Enon / Paul Harding

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« J’étais affamé de mon enfant et venais me repaitre dans le cimetière, dans l’espoir qu’elle me rejoigne, à mi-chemin de nos deux mondes, ou juste au-delà, ne fût-ce qu’une nuit, ne fût-ce que pour un instant – qu’elle se dresse de nouveau, debout sur ses pieds nus, et foule l’herbe humide ou les feuilles mortes de la terre enneigée de l’Anon vivant afin que nous puissions échanger, elle et moi ne fût-ce qu’un seul, un dernier mot humain. ».

La croisée de deux mondes, celui des morts et celui de des vivants, Charlie Crosby va tenter de la trouver lors de sa quête désespérée et hallucinée d’une réponse à l’indicible. Après la mort de sa fille Kate, fauchée par un accident de la route dans sa treizième année, Charlie va sombrer peu à peu dans les méandres de l’incompréhension, de la tristesse et de la colère qui le conduiront aux portes de la folie. L’enchainement est vertigineux. Le drame, puis l’impossibilité de surmonter la douleur en y apportant des réponses que sa femme puisse accepter et qui conduira à une séparation inévitable, une main cassée de rage qui lui fournira ses premiers médicaments et finalement une addiction aussi salutaire que nocive.

« Enon compte sans doute plus de citoyens sous ses 2200 hectares de surfaces qu’on en recense au-dessus. Juste sous nos pieds, de l’autre côté de la croûte terrestre, se trouve un autre Enon, un Enon souterrain, qui dissimule ses activités en les menant avec une lenteur telle que les vivants ne sauraient en appréhender l’exacte teneur. ».

De sa déchéance, Charlie Crosby va en tirer une sorte de voyage initiatique dans les méandres de l’histoire d’Enon, son village de toujours, et de sa famille. Il commence alors à hanter le cimetière communal complètement shooté au médicaments et au whisky, se remémore les beaux moments passés avec sa fille ou son grand-père, explore la face sombre du passé de sa bourgade, nous décrit la fabuleuse nature qui l’entoure et qui le fascine et s’accroche de toutes ses forces à la vie, même si celle-ci ne sera plus jamais pareille. Car malgré l’apparente tristesse de ce texte et l’incroyable douleur qui s’en dégage par moment, Enon nous parle bien d’amour, de joie de vivre et de instants magiques partagés. Ses errances amèneront Charlie sur des sentiers inconnus et le pousseront à se questionner dans un éclaire de lucidité:

« Et pourtant. Ma peine n’aurait-elle plus intense encore si Kate n’avait jamais existé? Beaucoup plus intense? N’était-il pas vrai que sa brève et joyeuse existence était la plus grande joie de la mienne? ».

Rien n’est simple face à la violence de la perte. Et c’est bien de cette violence dont nous parle Paul Harding. La mort, l’autodestruction, l’absence sont des formes de violence. Mais se dessine alors en négatif la puissance de l’amour qui n’est autre que le pendant naturel de cette violence larvée en tout être qui aime.

 9782749120805,0-2265271Paul Harding
Enon
Le Cherche Midi, 2014

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