Vilnius Poker / Ricardas Gavelis

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« Il n’y a que ceux qui ont perdu leur âme qui se laissent épouvanter par leurs démons intérieurs. Il n’y a que ceux qui ont perdu leurs repères qui prétendent que leurs entrailles sont magnifiques et pures. Tu ne deviendras véritablement un homme que lorsque tu auras réussi à faire se rejoindre les parois de ton enfer et de ton paradis. Les hommes ont tous les mêmes vertus, alors que le mal est différent en chacun. ».

Vyautas Vargalys est devenu un homme après sa cruelle expérience du goulag. Torturé lors de ce long exil en camp, il en ressortira traumatisé et investi d’une mission sacrée, traquer et démasquer les kanuk’ai qui font de sa vie un enfer. Il erre dès lors à travers une Vilnius sous le joug soviétique, dépeuplée de son âme et carrefour historique de bien des tensions. Il erre également entre les époques et ses souvenirs pour finalement toujours retomber sur ses pieds afin de mieux se perdre à nouveau dans le labyrinthe de sa ville ou celui de sa folie. La seule personne qui lui permette de tenir bon face à ce portrait bien sombre d’une époque et d’une cité est la belle et ambiguë Lolita. Vilnius Poker est en quelque sorte leur histoire.

« Ma vie, c’est celle d’un homme mis en joue. Si seulement … une fois pour toutes, le fusil qui me vise pouvait m’abattre. Hélas … Qui peut comprendre cette terrible condition qui m’est devenue familière ? Qui peut sonder les profondeurs de cet abîme morne ? Le plus effrayant, c’est que la détente de ce fusil invisible est liée à mon doigt. Je suis le seul à pouvoir la presser ; aussi suis-je obligé d’être sur mes gardes à chaque instant, même quand je suis seul. Surtout quand je suis seul avec moi-même. Mes pensées, mes désirs, et même mes rêves peuvent me trahir. ».

Si la quête de Vyautas Vargalys ainsi que sa relation avec Lolita constituent le morceau central de la chose, d’autres lui viendront en échos, composant ainsi un délicat jeu de piste polyphonique qui reflète aussi bien une philosophie que l’histoire d’une ville marquée à jamais par les conflits qui l’ont rongée depuis des décennies. Impossible de résumer une telle œuvre tant elle est dense et inclassable mais l’on peur sans peur évoquer l’univers de Kafka ou de Joyce, la folie de Burroughs ou de Faulkner et l’ambition de Nabokov ou de Pessoa.

« Aujourd’hui, contrairement à d’habitude, les rues regorgent de monde. Pourtant Vilnius semble encore plus morte. C’est une nécropole peuplée d’une horde de cadavres qui déambulent dans ses rues. Que pourraient-ils faire d’autre ? ».

S’il est des lectures dont on peine à se relever, Vilnius Poker en est de celles dont on refuse de se remettre. Hymne à la liberté et à la littérature aussi bien qu’à l’amour et à l’onirisme, cette œuvre marque. D’une ambition démesurée, d’une maitrise folle et d’une écriture qui fait l’impasse sur l’inutile, elle emporte le lecteur dans un tumulte de tous les instants, sans lui accorder le moindre répit, elle le saisit à la gorge pour ne plus le lâcher et l’emporter dans ses méandres délicieux et hypnotiques.

page_1Ricardas Gavelis
Vilnius Poker
Monsieur Toussaint Louverture, 2015

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