Vernon Subutex # 1 / Virginie Despentes

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 « Chaque souvenir est piégé – une couverture qu’il avait gardée bien tirée sur l’angoisse glisse – la peau est mise en contact. Sa bulle était étanche, rassurante bien équipée. Il vivait au formol, dans un monde qui s’est écroulé – accroché à des gens qui ne sont plus là. Il pourrait traverser la planète, fumer des plantes rares, écouter des shamans, résoudre des énigmes, étudier les étoiles – les morts ne sont plus là. Ni rien de ce qui a disparu. ».

Pour Vernon Subutex, ce qui a disparu représente presque tout ce qu’il avait patiemment construit. Son magasin de disque, le groupe de musique qu’il avait contribué à fonder, son appartement et tout ses biens. Vernon Subutex est devenu un clodo, un squatteur patenté, une légende urbaine. Les raisons de cette descente aux enfers ? Le numérique qui au tournant du millénaire vient ruiner l’économie de l’industrie musicale, enfin pas de toute l’industrie mais quand on est disquaire, les ventes s’écroulent et il devient difficile de faire face à ses factures. Vernon se retrouve donc à la rue, enfin plus précisément à squatter des canapés chez ses connaissances, à draguer pour pouvoir dormir une ou deux nuits chez telle ancienne amie, à survire dans un Paris qui est de moins en moins enclin à accueillir les sans logis.

« Soit tu t’es trompé quand tu écoutais Slayer à vingt ans. Soit tu te trompes de vie aujourd’hui. Qu’on ne le bassine pas avec les subtilités du genre on est tous malaxés de contradictions. Il faut aussi savoir choisir. ».

Logique de survie en milieu urbain, Vernon Subutex est un questionnement sur une génération et ses aspirations. Les nombreux personnages qui accueille Vernon ou qui le poursuive pour récupérer des enregistrements posthumes d’un chanteur à succès décrivent la lente évolution qu’ils ont acceptée pour rentrer dans le rang. Car la personne la plus entière de ce roman est bien Vernon. Les autres ont tous jonglé avec leurs contradictions pour s’adapter tant bien que mal à la société qu’ils vomissaient tant ou qu’ils vomissent toujours. Trader sans complexe, mère de famille délaissée, journaliste hystérique, rocker de droite décomplexé, facho au grand coeur, mari violent et aimant, ancienne star du x reconvertie en écrivaine pour enfant, tout y passe dans cette radioscopie du changement de millénaire.

« Je suis l’arbre aux branches nues malmené par la pluie, l’enfant qui hurle dans sa poussette, la chienne qui tire sur sa laisse, la surveillante de prison jalouse de l’insouciance des détenus, je suis un nuage noir, une fontaine, le fiancé qui fait défiler les photos de sa vie d’avant, je suis un colodo sur un banc, perché sur une butte, à Paris. ».

Bilan d’une génération qui avait comme idéal une certaine idée du bonheur à laquelle ils n’arrivent pas à tendre aussi bien qu’une ambition de nihilisme, Vernon Subutex sonne comme un uppercut littéraire qui radioscopie une société de plus en plus désabusée. Avec son écriture acérée et son sens de la répartie qui résonne longtemps après la lecture, Virginie Despentes fait un pas de côté similaire à celui de Gébé lors de la publication de l’An 01 par le biais des pompes de Vernon Subutex pour nous livrer une fresque remarquable et déroutante. Vivement la publication du deuxième volume en mars que nous ne manquerons pas de vous chroniquer.

CouvVernon Subutex #1
Virginie Despentes
Grasset, 2015

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