Fuck America / Edgar Hilsenrath

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« Renvoyez-moi les formulaires de demandes et veuillez attendre treize ans. Au cas où votre prophétie sur les chambre à gaz et les pelotons d’exécution devait se révéler exacte, je vous conseillerais de faire votre testament dès maintenant et d’y formuler clairement le souhait d’immigration de la famille Bronsky de sorte qu’en 1952 – selon toute probabilité l’année de délivrance de vos visas en bonne et due forme – votre exécuteur testamentaire puisse expédier vos cendres aux Etats-Unis conformément à vos vœux. ».

Ces quelques mots, si cyniques et complètement dénués de bienveillance, sont extraits d’une réponse du Consul Général des Etats-Unis à une demande de visas émanant de la part de Nathan Bronsky, père d’une famille juive, quelques mois avant le début de la seconde guerre mondiale. L’absurdité administrative, le manque d’empathie et le ton, à la fois désabusé et complètement « arrêtez de me les briser » de cet échange préfigure bien les misères à venir de la famille Bronsky. Obligés de se réfugier dans une cave le temps de la durée du conflit, Nathan, sa femme et ses fils parviendront à se soustraire aux rafles et autres atrocités commises par les nazis pour finalement se retrouver à New York, plus de sept ans après la fin de la guerre. Commence alors le récit de Fuck America et plus précisément du fils Bronsky, Jakob, émigrant paumé au cœur de la grosse pomme.

« D’habitude, les émigrants sont assis aux tables du devant, tout près de la grande vitrine de la cafétéria décorée de gâteaux géants en plastique de toute les couleurs. Ils y sont tous les soirs, regardent Broadway illuminée et l’angle du côté ouest de la 86e, déconnent à propos des putes qui trainent dehors, pestent contre l’Amérique et le rêve américain, se plaignent des grosses bagnoles, de la bouffe insipide, du café infect, des jobs débiles, maudissent les femmes américaines cupides, donc inaccessibles, font des projets, des projets de retour en Europe, parlent du passé, mais jamais de la guerre […]. ».

Perdu dans ce pays qui ne lui a ouvert les bras que trop tard, Jakob vivote de petits jobs temporaires et de magouilles de peu d’envergure au milieu des clodos, poivrots et putes de New York. Il enchaine donc les remplacements de serveurs dans les grills de la Grosse Pomme, les postes de veilleurs de nuit ou le gardiennage de chiens afin de financer ses grands projets. Car sa grande œuvre est en marche. Il rédige un roman sur les années sombres de son histoire, « Le Branleur », qui doit lui permettre d’accéder à la gloire et à la reconnaissance qu’il mérite mais qui lui permet également de se reconstruire après des années bien difficiles.

« Au fond j’étais content. J’étais économe, j’évitais les putes, prenais des douches froides pour calmer ma bite qui fonctionnait toujours et je pensais que LE BRANLEUR, malgré l’absence d’inspiration nocturne, progressait aussi à la lumière du jour. ».

Roman du déracinement et de l’horreur de la seconde guerre mondiale, Fuck America n’en reste pas une satire sociale forte et surtout un sommet d’humour potache. Ecrit d’une plume affûtée et sans temps morts, ce texte est aussi drôle que sérieux, sombre que lumineux.

CouvEdgar Hilsenrath
Fuck America
Le Tripode, 2014

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