La mécanique des fluides / Lidia Yuknavitch

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« Mon père. Dont l’esprit s’entrelaçait à l’art, l’architecture, la musique classique et le cinéma. Dont je portais l’intellect dans mes rivières de sang. C’est quand mes deux moi se sont expliqués. Le moi J’ai foncé pour quitter ma famille et me suis frayé avec mon corps comme une arme un chemin à travers le monde, et le moi que je n’avais jamais rencontré, et dont j’ignorai jusqu’à l’existence, ou alors peut-être caché dans mes mains, se cachant comme les rêves tapis dans mes doigts. La fille de mon père. ».

La prise de conscience de Lidia déboule sur le tard, alors qu’elle est déjà une femme éprouvée par la vie et qu’elle comprend que son penchant pour l’art et notamment l’écriture lui vient de son père. Un père qu’elle a fuit très jeune, à 17 ans, pour échapper aux mauvais traitements, aux abus et à la terreur qu’il faisait régner sur sa famille. Pour échapper aussi à la lâcheté de sa mère qui ne les a jamais protégées, sa sœur et elle de ce climat délétère et qui a préférer se réfugier dans la vodka. Sa fuite prend plusieurs formes, presque toutes liquides.

« Notre vie ne se déroule dans aucun ordre particulier. La relation de cause à effet entre les événements n’est pas telle qu’on le souhaiterait. Tout n’est qu’une série de fragments, répétitions et modèles. Le langage et l’eau ont ceci de commun. ».

Nageuse de grand talent, elle enchaine les longueurs de bassin qui lui permettent de quitter le foyer familial. L’univers ouaté des espaces chlorés des piscines lui offre des instants de répit, une échappatoire à la furie en cours chez elle. Elle s’y adonne avec passion au point de devenir l’un des meilleurs espoirs du pays et d’intégrer une université. Mais son penchant pour l’alcool lui fera perdre sa bourse. Elle se retrouvera exclue du programme de natation et devra interrompre son cursus. Commence alors une nouvelle expérience faite d’abus en tous genres, alcool, drogues, sexe qui la conduiront au bord d’un précipice insoupçonné, une première grossesse qui se terminera malheureusement par l’accouchement d’une enfant morte. Se reconstruire après cette épreuve ne se fera pas sans effort, ni une opportunité unique, celle de travailler avec Ken Kesey sur un projet d’écriture polyphonique. Une année durant, Lidia va se rendre à l’atelier d’écriture du maitre pour y appréhender les rudiments de son art, y expérimenter toute formes d’expression et finalement trouver sa voie dans ce long processus de création qu’est la rédaction d’un texte.

« Si rencontrer Ken aussi près d’une mort a mis l’écriture dans mes mains, et si je rejette ça comme une scène de bord de lac fantasmée, on s’en tape s’il était dans l’eau non ? Son corps de lutteur au grand cœur. Sa bouche irrévérencieuse. Son fils mort. Mon bide évidé. Moi dans mon monde meilleur. Depuis l’eau, je le voyais sur le bord, Kesey en miniature faisant son Kesey d’avant, homme plus petit à l’intérieur d’un homme, comme une poupée russe. ».

Récit d’une vie fracassée, chaotique et malgré tout jouie sans retenue lorsque cela est possible, La mécanique des fluides est un texte fort qui raconte aussi bien la dévastation que peut ressentir une femme, que la force qui lui sera nécessaire pour refaire surface à chaque épreuve traversée. Coulé dans une écriture aussi envoutante qu’expérimentale, le style de Lidia Yuknavitch est précis sans pour autant être froid et nous emporte à ses côtés dans l’univers de ses divins fluides : l’eau, l’alcool, les sécrétions sexuelles et l’encre.

CouvLidia Yuknavitch
La mécanique des fluides
Denoël, 2014

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