Le ravissement des innocents / Taiye Selasi

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« Plus jeune, il avait pris cela pour de la sottise, le ravissement des innocents. Une sorte d’incapacité à voir les choses. A son sens, il fallait être aveugle ou idiot pour être si souvent heureux dans ce village, dans les années cinquante. Il se trompait. Sa sœur était aussi lucide que lui, il avait finit par le comprendre la nuit de sa mort, après la venue et le départ de l’unique guérisseur du village (un fabricant de cercueils) qui avait fait tout ce qu’il pouvait avant le diner. ».

L’histoire de la famille Sai ne dit pas si cet épisode sera à l’origine de la vocation de Kweku à devenir médecin. Il ne demeure pas moins qu’il a quitté son village natal au Ghana pour venir apprendre la médecine aux Etats-Unis et y a rencontré Folà, belle nigériane, elle aussi expatriée. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, quatre pour être précis. Mais alors que le conte de fée touchait à sa fin, tout a commencé. Une injustice professionnelle sur fond de racisme ordinaire qui entraina un licenciement abusif, une longue procédure que Kweku dissimule à sa famille et qui le conduira à les abandonner. Il retourne alors vivre au Ghana et succombe quelques années plus tard à une crise cardiaque. A l’occasion des obsèques sur les terres de leurs ancêtre, les enfants de la famille Sai se retrouveront réunis pour la première fois depuis longtemps et devront se confronter à leurs propres existences fortement marquées par l’absence de ce père tant aimé et si peu présent.

« Jusqu’à l’éradication de l’homme de leurs histoires, donc de leur enfance (qui n’existait que sous forme d’histoires, Taiwo le savait, le sait toujours). Pas mort. Jamais. Ils ne voulaient pas qu’il le soit, ne le prétendaient pas – ils se contentaient de le supprimer, de dresser un mur devant lui, de nier son existence. Sa présence n’était qu’absence et silence. Il était réduit à un concept. Une idée, rien de plus. Une idée qui n’était qu’une suite de mots, qu’ils n’employaient pas – aussi ne prenait-elle pas forme dans leur esprit. ».

Olu, l’ainé de la fratrie suit les traces de son père, pratique la médecine et redoute par dessus tout que son parcours dans les pas de ce père ne le conduise à quitter, lui aussi, tout ce qu’il aime. Les jumeaux, Taiwo et Kehinde, éprouvent pour leur part les plus grandes difficultés à prendre place dans le monde depuis leur séjour au Nigéria, chez un oncle qui leur a fait vivre les pires atrocités. Finalement, la petite dernière, Sadie, ne parvient pas à se situer dans cette fratrie aussi douée que déchirée. Sous le regard bienveillant mais parfois maladroit de leur mère, les quatre descendants Sai devront faire face à leurs difficultés et leurs traumatismes pour affronter ce retour aux sources et les peines qui en découlent.

« Personne en faisait le bilan de leur progression commune vers ce but unique – y étaient-ils arrivés? avaient-ils réussi? étaient-ils devenus une famille exemplaire? – mais le bourdonnement l’incitait à ne pas relâcher ses efforts. ».

Le ravissement des innocents raconte l’histoire d’une famille déchirée qui avait tout pour être heureuse mais qui doit se confronter aux nombreux pièges placés sur sa route par la vie. Chacun y apporte les réponses qu’il peut fournir sans pour autant être persuadé qu’elles soient appropriées. Se dessine dès lors, sous la plume de Taiye Selasi, la délicate et fragile réalité de déracinés pétris de bonnes volontés et d’ambitions mais exposés aux aléas, parfois sournois, de l’existence. Porté par une langue fine et subtile, une narration délicieusement elliptique et une ambition littéraire exceptionnelle, ce magnifique roman nous emporte dans les existences multiculturelles et singulières des membres de la famille Sai.

CouvTaiye Selasi
Le ravissement des innocents
Gallimard, 2014

 

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