Le fils / Philpp Meyer

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« Nous avons tous deux connu le bon vieux temps, quand cette terre était plus clémente, avec ses routes de caliches blanches, ses murs en pisé, pas le moindre buisson d’épines en vue et de l’herbe à hauteur d’étriers. Aujourd’hui les broussailles envahissent tout et les vieux villages de pierres sont à l’abandon. On ne construit que des horreurs en bois toutes tordues: ça pousse comme des champignons et ça pourrit aussitôt. ».

Texas, 1836, le colonel Eli McCullough vient au monde et par la même occasion sera le premier enfant de sexe masculin de la nouvelle république, déclarée indépendante le même jour. Elevé dans une ferme en compagnie d’une sœur et d’un frère, par un père ranger, le jeune Eli démontre rapidement de nombreux talents pour la survie en milieu hostile. Il s’épanouit sur ces terres sauvages jusqu’au jour où, victime d’un raid Comanche il sera arraché à sa famille, en grande partie massacrée par les indiens, et réduit à l’état d’esclave au service de ses assaillants. Mais bien vite les capacités du jeune homme lui permettent de se faire une place au sein de la communauté qui l’a capturé et il passera trois années au sein du village Comanche. Il se verra finalement contraint de quitter ceux qui sont devenu sa famille d’accueil, décimés par des épidémies et reviendra dans le monde des blancs marqué à jamais par ses jeunes années de liberté et de sauvageries totales. Après de nombreuses péripéties, il finira par bâtir un empire terrien d’abord dans l’élevage de bétail puis dans la prospection pétrolière qu’il léguera à son fils Peter McCullough, la honte de la famille.

Peter reprend tant bien que mal le flambeau légué par son père mais déchiré entre l’ambition et l’aura sans partage de ce géniteur devenu légende et une humanité impossible dans ces terres sauvages, il reniera l’entier des valeurs qui ont permis à Eli de bâtir son empire. Prenant systématiquement la voie de la sagesse et souhaitant ardemment la fin de la barbarie à l’encontre des mexicains de la région, il se verra contraint de renoncer à l’amour et au bonheur. Il vivra constamment rongé de remords et de déceptions et finira par quitter les terres familiales au prix de grands sacrifices.

Le domaine atterrira finalement aux mains de sa petite fille, Jeannie McCullough qui poursuivra l’œuvre du colonel, son arrière grand-père et conduira le ranch familial aux premiers rangs des exploitations pétrolières du pays. Mais si Jeannie, forte du nom et de la renommée de sa famille jouit d’une certaine réputation dans le Texas, elle doit malgré tout constamment faire preuve de fermeté et d’intransigeance afin de prouver à ses pairs que le simple fait d’être une femme ne l’empêche en rien de régner sur un empire.

« Sans travail pas de nourriture. Sans se lever avant l’aube, qu’il fasse moins dix ou plus quarante, sans passer ses journée entière dans la poussière et les ronces, pas de survie, ni pour soi, ni pour sa famille. On n’était alors qu’un enfant prodige, indigne de la bénédiction divine. ».

Porté par les voix de ces trois protagonistes, Le Fils raconte l’histoire d’une famille en guère avec tout ce qui l’entoure et qui prospérera malgré toutes les difficultés auxquelles elle sera confrontée. Mais le destin des McCullough est intimement lié à celui d’un état pas comme les autres dans l’histoire de la nation américaine. Engoncés dans un racisme latent à l’encontre de tous ceux qui ne sont pas blancs, poussés par l’avidité à s’approprier tout ce qu’ils veulent de la pire des manières et intouchables aux yeux de la loi, les McCullough ne renvoient pas l’image la plus glorieuse des Etats-Unis. Leur histoire dresse le portrait d’une nation jeune, avide de pouvoir et de fortune, sans scrupules et munie d’un code de conduite qui lui est propre. Traversant quelques unes des plus grandes pages de l’histoire de la nation, entre la guerre américano-mexicaine, celle de sécession et les deux conflits mondiaux, ce récit est aussi celui de la perte et des lourds tribus qu’auront payé les McCullough et le peuple américain dans son ensemble pour apposer leur empreinte au monde. Et l’inévitable déclin de la famille prophétise en arrière plan celui de l’empire américain qui, s’il ne s’ouvre pas aux autres, n’accepte pas que l’on pense autrement que ses doctrines et ne reconnait pas ces héritiers illégitimes, sera inéluctable.

« Il est intéressant de noter que des plantes riquiqui, rabougries ou inutiles – comme le prunier du Mexique, le noyer du Mexique ou le pommier du Mexique -, tiennent leur nom des Mexicains, qui seront très certainement toujours des nôtres dans les siècles à venir, tandis qu’on nomme de belles plantes colorées en hommage aux Indiens, car ils seront bientôt éradiqués de la surface de la terre. ».

Empreinte d’un souffle et d’une ambition sans commune mesure, cette grande saga texane questionne aussi bien sur la condition de l’homme, son pouvoir de nuisance et ses ambitions sans fin qui la conduise à se perte que sur le rôle de l’écriture dans ce monde régit par le pouvoir et l’argent. D’une beauté à couper le souffle et d’une force d’évocation sans commune mesure, l’écriture de Philipp Meyer tient à bout de bras une histoire sans limite qui emporte le lecteur à travers les plaines de l’ouest et l’histoire d’un pays.

LE_FILS_jaqu_Mise en page 1Philipp Meyer
Le fils
Albin Michel, 2014

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