Carantion / Xavier Mussat

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« Ceux que nous décidons d’aimer, nous ne les regardons pas, nous les reconnaissons. Nous apercevons en eux des signes que nous identifions et dont la familiarité nous attire. Nous partons de détails que nous souhaitons voir et nous construisons une chimère kaléidoscopique. ».

Construire une chimère kaléidoscopique, le ton est donné. Carnation est un livre qui parle de constructions. Celle d’un homme qui au sortir de ses études décide de bâtir son existence dans une petite ville de province et de vivre de son art. Celle d’un amour intense et passionné qui conduira ses protagonistes au bord de précipices qu’ils ne soupçonnaient sans doute pas. Et finalement celle d’une forme narrative, la bande dessinée autobiographique, qui n’a rien d’évident dans le contexte éditorial actuel et qui se doit d’être trahi pour devenir crédible.

Le récit de Xavier Mussat relate aussi bien des faits autobiographiques passés au spectre de sa mémoire que les motivations ou nécessités qui le poussent à se mettre à sa table à dessin pour y coucher ses souvenirs et les exorciser. Mussat y choisi au début de son œuvre une certaine forme d’honnêteté et déclare: « Parler de notre histoire en omettant le reste, ça ne produirait qu’un récit en creux. C’est le plein qu’il faut raconter pour le quitter. ». Raconter le plein, Mussat s’y colle durant de nombreuses années, avance en tâtonnant remet l’ouvrage sur le métier pour offrir le récit d’une période de sa vie. On pourrait supposer la véracité de l’entier de ce qui nous est livré, partir sur les traces données mais cela supposerait une certaine naïveté du lecteur, une confiance aveugle en l’auteur et une cruelle désillusion en fin d’ouvrage lorsque le narrateur assène: « Le vœu pieux d’une autobiographie juste me semble chimérique. La fictionnalisation est inévitable. ». Dès lors la relecture est inévitable sous ses nouvelles révélations et le récit prend une nouvelle ampleur et se place sous l’égide du temps. Temps qui passe, temps de création, temps d’assimilation.

A l’aune de ce nouvel angle de lecture, se dévoile également l’immense travail de l’auteur sur l’image. Son trait évolue au fil de la construction du récit et la part picturale forme souvent une part allégorique plus qu’illustrative de la narration pour amener le lecteur à des « pauses contemplatives» et ainsi admirer la virtuosité de l’auteur. Ainsi confronté à ce dispositif, le plaisir de la lecture n’en est que décuplé et se révèle au fil des pages une histoire tout en finesse et complexité qui saisit son public à la gorge et le bouscule au plus profond de ses émotions.

CouvXavier Mussat
Carnation
Casterman, 2014

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