Jambes fluettes, etc. / Tom Robbins

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« Il est évident que la liberté brille d’un éclat trop vif pour beaucoup d’entre nous. D’où leur panique lorsqu’un coup de vent soudain soulève le pan de brocart. Clignant des yeux, ils s’agrippent, jusqu’à y casser tout leurs ongles, aux plis protecteurs du contrôle de la société. ».

Comme son titre ne l’indique pas, la liberté est au cœur de Jambes fluette, etc. Que ce soit par le dispositif narratif mis en place par Tom Robbins, par l’abracadabrante histoire d’Ellen Cherry Charles qui nous est contée ou par les réflexions philosophique qui jonchent ce truculent roman, la question de la liberté y est omniprésente. Construit comme l’effeuillage des sept voiles qui tombent au sol lors de la fameuse danse du même nom qui poussa le roi Hérode dans les bras de la folie, l’histoire qui nous est proposée lève à chaque chapitre un des voiles qui obstrue notre esprit.

L’histoire justement est celle d’Ellen Cherry Charles, jeune fille née à Colonial Pines en Virginie, « un endroit qu’elle a détesté dès sa plus tendre enfance » et qui pour tromper l’ennui et survivre au voyage en voiture qui la rendent invariablement malade invente un jeu visuel unique qui la poussera à devenir artiste. Ainsi, dès qu’elle en eut l’occasion, la jeune fille déserta son trou paumé du sud pour rallier Seattle et se forger petit à petit un semblant de carrière artistique partagée entre la peinture et le service dans un café du coin pour subvenir à ses besoins. Elle laissa derrière elle ses parents qui ne comprenaient pas vraiment les enjeux qui émanent de ses œuvres, un oncle prédicateur baptiste complètement fou et bigot et un amour de jeunesse connu sous le nom de Boomer Petway. Mais lorsque ce dernier débarque dans la cité de la pluie à bord d’un camping car qu’il a converti en dinde géante pour supplier la demoiselle de l’épouser, Ellen Cherry Charles ne réfléchi pas longtemps et accepte la proposition. Voici donc nos tourtereaux en route pour New York à bord d’un gallinacé roulant à toute vitesse à travers le pays. Lors d’une étape de leur périple, ils s’arrêtent dans une grotte aux abords de l’Utah pour un pique-nique bucolique et coquin. Au sortir de leur partie de jambes en l’air, ils laissent derrière eux une chaussette sale, une cuillère à dessert et une boite de conserve de porc aux haricots. Ces trois objets rencontrent alors un bâton peint et une conque millénaire qui doivent se rendre à Jérusalem pour y entreprendre la construction du troisième temple de la ville sainte. Quand on vous dit que la liberté est au cœur de ce roman… Et ce n’est pas fini.

Arrivé à New York, Ellen Cherry et Boomer se séparent rapidement une fois que le créateur de la dinde mobile géante se retrouve poussé à la vendre comme une œuvre d’art, ce qui rend Ellen Cherry pour le moins dubitative quant à la capacité de jugement des créateurs et des marchands d’art de la grosse pomme. Nait alors une sorte de rivalité artistique entre les deux époux qui condamnera leur couple et amènera Ellen Cherry à reprendre sa carrière dans la restauration. Elle se retrouve donc serveuse dans le restaurant le plus improbable de New York, le Isaac et Ismaël, tenu par un juif et un arabe, tous deux amoureux de Jérusalem et furieux opposant au conflit israélo-palestinien. Boomer pour sa part se rend justement à Jérusalem pour y répondre à une commande de sculpture et l’oncle d’Ellen Cherry débarque à New York pour y propager la parole de Dieu et provoquer l’apocalypse en semant le chaos en terre sainte en y rasant la grande mosquée afin de précipiter le retour du messie. Pendant ce temps, les objets laissés dans la caverne aux abords de l’Utah se mettent en chemin pour rallier New York et embarquer à bord du premier navire à destination de la Palestine. Libre on vous dit

« Chaque religion moderne s’est vantée d’être la seule et unique à pouvoir entrer en contact sec Dieu, et ses fidèles se sont montrés tout disposés à mourir et à tuer pour soutenir ces arrogantes prétentions. ».

Mais le plus désopilant dans ce joyeux foutoir reste la cohérence folle qui se dégage de ce récit improbable. Cri d’amour à la belle langue et aux tournures de phrases fantasque, Tom Robbins nous offre une épopée mystique, un essai théologique et spirituel bordélique aussi bien qu’un roman initiatique et aventureux incandescent. Jambes fluettes, etc. est un livre écrit de main de maitre, à l’intelligence fine et à la prose jubilatoire qui stimule la créativité et le désir de liberté du lecteur.

« L’incapacité à percevoir la réalité de façon correcte est souvent responsable de la conduite démentielle des humains. Et à chaque fois qu’ils substituent un mot argotique, négligé et passe-partout aux mots qui décriraient une émotion ou une situation avec précision, cela affaiblit leur ses de la réalité, les éloigne davantage du rivage pour les prendre sur les eaux brumeuses de l’aliénation et de la confusion. ».

Sur fond de conflit millénaire et de Super Bowl, de traditions ancestrales et de pratiques artistiques pour le moins douteuses, ce récit hilarant pousse ses réflexions plus loin que la plus part de ces contemporains et s’accorde une liberté sans limite. Pour le plus grand plaisir des lecteurs qui se retrouvent porté par le souffle de l’auteur qui fait s’envoler un à un les voiles qui pèsent sur son récit. Un chef d’œuvre.

couv rivireTom Robbins
Jambes fluettes, etc.
Gallmeister, 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

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