Downtown Diaries / Jim Carroll

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« La seule chose à faire après toutes ces années, afin de garder des traces de chacune de mes incarnations, c’est d’enregistrer leur activité et de goûter au décor mouvant de la Ville. J’ai beaucoup donné de moi-même afin d’engraisser ses bourrelets insatiables et malades, et j’espère en retour pouvoir utiliser sa personnalité, sans avoir à user de menace ou d’intimidation. Si vous n’êtes pas mort à un âge dicté par vos abus et excès, que faire à part noircir les pages d’un nouveau journal intime. ».

New York, début des années septante. Cette chronique pourrait s’arrêter là et ne pas développer plus son propos tant cette précision géo-historique est forte. Pourtant se serait faire preuve de peu de considération pour l’écriture de Jim Carroll. Crue et délicieusement addictive, la plume de Carroll nous emporte dans une découverte de la scène artistique et marginale de la Grosse Pomme et dans la tourmente et la fascination qu’exerce l’héroïne sur cet homme. Si ce journal sert d’anamnèse à son auteur, il est aussi une manière de ne pas perdre le fil d’une vie vécue à cent à l’heure, sans pause ni concession et un excellent moyen de témoigner de la folie et la puissance créative qui régnait en marge des beaux quartiers de la ville. Enfin c’est un plaisir coupable, presque voyeuriste, à plonger à ses côtés dans cette tempête qui lui sert de tête et qui regorge de tournures et de postures aussi sublimes que déconcertante. Le voyage est loin d’être anodin et l’on n’en ressort pas indemne.

« Comme je le disais tout à l’heure, cette ville est un aimant, et son rayon d’action est aussi grand que l’abysse de nos désirs. ».

Personne d’autre que Jim Carroll ne pourrait raconter avec autant d’humour les déboires d’Allen Ginsberg avec un sextoy ou avec une passion si touchante sa rencontre avec William Burroughs. Nul autre que lui n’aurait pu relater cette veillée de Noël délirante passée en compagnie de l’artiste DMZ ou nous plonger dans les méandres de la gestion d’un cinéma pornographique avec autant de délice. Ce talent de conteur, déjà à l’œuvre dans son livre Basketball Diaries, prend une ampleur nouvelle avec l’expérience de l’auteur et restitue tout une frange de la vie new yorkaise et de l’histoire de la culture américaine. Et si Jim Carroll était le seul à pouvoir nous restituer cette folie, c’est en partie grâce à son écriture virtuose mais aussi parce qu’il a su mener son existence de manière libre et curieuse de tout ce qui l’entourait. Son enthousiasme à l’égard des grands esprits de cette époque est contagieux et sa fascination pour le talent de ses figures tutélaires donne envie de se précipiter sur chacune de leurs œuvres pour s’y (re)plonger avec un regard nouveau qui porte le sceau de l’analyse carrollienne.

« Je pensais arriver à juguler, voire à comprendre, mes obsessions par l’éloquence. Finalement percer le mystère de ces voiles par des métaphores plus ou moins heureuses, mais combien de fleurs faut-il pour construire une métaphore parlant de sang et d’eau contenus dans le barillet d’une seringue ? »

Si aucun mystère n’est percé grâce à l’éloquence de Jim Carroll au fil de ses pages, les métaphores elles sont nombreuses et peuplent aussi bien ses cauchemars que ses plus beaux passages. Down Town Diaries est le chef d’œuvre d’une époque révolue mais qui continue d’hanter et d’influer sur un large pan de la création actuelle. Et à ce titre, ainsi qu’à celui de plume sublime, il se doit d’être lu avec la plus urgente nécessité.

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