Reconstitutions / Nick Flynn

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« Et que se passe-t-il quand les images dans votre tête se mettent à bouger, d’abord dans vos rêves, puis à l’état de veille, et que pour finir, aussi incroyable que ça puisse paraître, elle se tien à nouveau là, debout sous vos yeux? Que se passe-t-il quand elle se met à prononcer tout haut les mots que vous lui avez écrits, les mots que vous l’avez entendue prononcer, puis que vous avez retranscrits? Que se passe-t-il quand vous pouvez vous asseoir sur le canapé de votre maison d’enfance, discuter avec votre moi enfant, et que votre seule obsession est de le dissuader d’écrire, d’écrire le moindre mot, même si vous savez bien que rien ne pourra l’en empêcher? ».

Nick Flynn n’a pas une vie banale. Dans son premier texte traduit en Français, Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie, il racontait les méandres de sa vie qui se tortillaient entre le suicide de sa mère et les retrouvailles d’avec son père alors qu’il travaillait dans un centre pour sans abris et que son paternel squattait la rue. Ce texte, fort et bouleversant allait, trouver un prolongement cinématographique en 2012 sous les caméras de Paul Weitz. Reconstitutions est le récit qui rend compte des questionnements et des bouleversements qui secouent Nick Flynn lors de ce tournage. Oscillant entre récit de plateau, réflexions philosophiques et texte d’érudition sur les neurosciences, ce texte met en scène un homme qui semble coincé dans une spirale qui le force à revivre les pages les plus sombres de son histoire personnelle. Mais elles sont aussi celles sur lesquelles il s’est construit et qui lui ont permis de devenir un auteur.

« Quand je retourne sur ce lieu à présent (à contre-coeur, piégé malgré moi), ce n’est pas de la catharsis que j’éprouve, mais une résurgence presque insoutenable de chaos et de douleur. Et une sensation d’échec absolu: ce récipient, ces poèmes ne pourront jamais contenir ce chagrin, ni sa mort, pas plus qu’ils n’ont arrangé quoi que ce soit ni ne l’ont mis derrière moi. ».

Si la reconstitution que figure le tournage du film est une part importante du récit, Nick Flynn ne tombe pas dans le piège de l’autobiographie voyeuriste et larmoyante mais débouche bien sur une introspection qui questionne sans cesse notre rapport à la mémoire et à la volonté de préservation d’un savoir comme en témoigne les passages remarquables sur les Fleurs de Verre sculptées au XIXe siècle par les Blaschka pour en conserver une preuve de leur existence. Et c’est bien de ce qu’il s’agit dans ce livre, conserver une preuve de l’existence de quelque chose qui n’est ou qui ne sera bientôt plus.

« (1870) Les Ware embauchent les Blaschka pour créer les Fleurs de Verre. Leopold (le père) enseigne à son fils (Rudolf) ce que son propre père lui a enseigné (l’adresse grandit à chaque génération). mon père passe toute sa vie à écrire un livre (The Button Man) qui demeure à ce jour inédit. Moi (le fils), j’écris un livre (Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie), qui est, en partie, la quête du manuscrit inédit de mon père. Focus embauche Paul pour créer un film adapté de ce (ces) livre(s). Pendant sept semaines, je vais sur le tournage tous les jours avec un cahier, j’assiste à la reconstitution de ma vie, je prends des notes. Quand on a commencé à tourner, j’étais en train d’écrire un livre sur les Fleurs de Verre, mais ensuite le film s’est mis à déteindre sur les fleurs; les deux étant, semble-t-il, des formes de reconstitution. ».

Mais aussi folle soit-elle, une vie, même rejouée et mise en abîme à foison ne constitue pas un grand texte. Si Reconstitutions est un petit chef d’oeuvre, il le doit au talent de poète de Nick Flynn et à son écriture qui emporte le lecteur dans une contemplation des merveilles qu’elle permet. Alors qu’il enchaine les figures de style et les dissonances, Flynn nous bouleverse par la beauté de son ton et la finesse de ses écrits. Une splendeur aussi saisissante que doivent l’être les Fleurs de Verre.

CouvNick Flynn
Reconstitutions
Gallimard, 2015

L’image de titre est tirée de l’affiche du film M. Flynn.

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