La terre sous les ongles / Alexandre Civico

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« Transpercer la France, en travers, bulle visqueuse, matière molle. De puissantes berlines comme la tienne te doublent de temps à autres. Elles déchirent la nuit, elles déchirent la pluie, elles déchireraient leur propre mère si elle pouvaient en jouir. Le moteur qui ronronne comme un vieux chat le berce. Garder le regard constamment rivé sur le néant, à s’en faire sauter les yeux hors de leurs orbites dans un pop comique. Le noir de l’asphalte est un abîme vers lequel tu fonces et qui recule sans cesse. ».

Un abîme vers lequel tu fonces et qui recule sans cesse est une belle formule pour évoquer ce que vit le narrateur de cet ouvrage. Il prend un soir le volant pour quitter Paris et revenir sur les terres de ses origines à Cadix avec dans son coffre un étrange paquet qu’il bringuebale de voitures tel un bagage trop encombrant. Tandis que les kilomètres défilent et que les paysages se métamorphosent, les souvenirs de son enfance remontent à la surface de son esprit. Ses origines ouvrières, sa condition de fils d’immigré et surtout la langue de son père, hybridation unique et significative de son parcours.

« Le jour, sur les chantiers, la langue de l’ordre est le français, mais les ordres viennent de loin, ils dégringolent et la langue se teinte, se dilue, à mesure que les consignes passent de l’un à l’autre. Tout va trop vite. La langue, en bout de course, a disparu, a fondu, dans un potage arabe.italo-portugais. Babel travail. ».

Derrière se rapport à un langue métissée, dénaturée puis réinventée se profile le parcours d’un homme qui a lui même eu de la peine à trouver sa place dans la société qui l’entoure. Ces difficultés l’amène à accepter différents compromis et autres soumissions ordinaires qui mettent à mal sa soif de liberté et ses idéaux. Jusqu’à le pousser à bout et l’obliger à prendre la tangente pour se réapproprier une existence trop molle et trop dégradante pour le satisfaire.

« Il t’a dit d’apagar, éteindre et tu as songé que l’espagnol est plus cru, plus cruel. Tu aurais dû soupirer, accepter d’apagar, soupirer encore, docile, face au savoir. tu as dit non, je ne veux pas. Comme ça. En français. Pas au carabin. Pas à lui. Tu as dit non à la mort qui vous a regardé. Cette dame silencieuse assise sur son fauteuil. ».

Roman à couper le souffle qui vous collent dans les yeux une langue crue et sublime, La terre sous les ongles est un texte criant de vérité et de folie, un appel vibrant à enterrer certaines choses pour pouvoir en faire fleurir de nouvelles et ainsi laisser le langage s’épanouir et se confronter à son terreaux fétiche, le roman.

CouvAlexandre Civico
La terre sous les ongles
Rivages, 2015

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